|
Ça roule, ma soul. (25/07/2005) |
 |
 |
Nâdiya, 32 ans, ancienne athlète,
chanteuse à succès entre rock FM et hip-hop, poursuit à coups de gnaque, de
mysticisme et de volonté une carrière marathon.
l y a les deux portables, la voix qui porte, l'allure qui tue, la tchatche
mitraillette et le corps de déesse. Il y a aussi les 450 000 albums vendus et
environ un million de singles, en tout juste un an. Nâdiya, 32 ans, est celle
qui interprétait en jogging blanc et colère rentrée le tube Parle-moi («de ce
père qui te bat/tant de fois»), énorme carton sur les radios jeunes. Elle chante
aussi Et c'est parti ou encore Si loin de vous, avec un clip qui la montre en
militaire à poigne sur le Charles-de-Gaulle (oui, le porte-avions).
Nâdiya est une fille touchante, qui palpe autant qu'elle parle, culture
méditerranéenne jusqu'au bout des ongles, famille venue d'Algérie avec papa
ouvrier et maman s'occupant des enfants (3 fils, 3 filles). Evidemment, Nâdiya
est la petite dernière, à la fois chouchoutée à mort et élevée à la dure,
ex-championne de France du 800 mètres en salle (en 1990 et 1991), mère
célibataire et aujourd'hui couronnée, bien que «vieille» de 32 ans (dans ce
milieu, c'est quasiment la retraite), star mainstream.
Son public ? Il y a de tout : gamines de 10 ans , ados grandis au R'nB , jeunes
mères célibataires , trentenaires blancs urbains qui s'abandonnent, un peu
gênés, aux airs pompiers de ses tubes. Incarnant une alternative politiquement
correcte à la variétoche bien française de Jenifer, Lorie etc., Nâdiya, étendard
d'un métissage nécessaire en cousinage Jamel et autres beurs successful, écarte
pourtant illico la question d'une éventuelle «intégration»: «Bien sûr que oui,
merde !»
On la rencontre dans les locaux de sa maison de disques, puis dans un studio
d'enregistrement loin de Paris, où elle travaille déjà son prochain album.
Autour d'elle gravitent Hervé Lauzanne, le directeur artistique , Thierry
Gronfier, le producteur , Medhi, qui écrit quelques paroles , Sabine, la
meilleure copine. Tous louent son «énergie», sa «volonté», son «endurance».
Soit, loin des minauderies obligées des chanteuses d'ici, une nana qui se bat,
sexy mais ne s'en laissant pas compter donc icône possible des gays et
lesbiennes, aussi. «J'ai un côté très masculin, c'est vrai. Tout ce que je vis,
je dois aller le chercher à l'arraché.»
Au commencement étaient les parents Zighem, débarqués d'Algérie à Tours, en
1962. Nâdiya naît en 1973 et garde le souvenir d'une autre France, où les gens
s'entraidaient, s'adaptaient : «Mes parents ont trimé comme des fous. Nous, les
enfants, on devait être polis, dire bonjour aux profs, se comporter comme les
autres.» Une éducation vissée : tous les frères et soeurs ont fait du sport,
tous ont réussi. Apprenant que Nâdiya était venue à Paris pour la musique, ses
parents l'ont rejetée plus d'un an. «Ce n'était pas un métier convenable. Quand
ils allument la télé ils voient des filles dénudées, alors chanteuse ! J'étais
très seule mais je gardais la foi. Tous les soirs, je visualisais plein de
barrières que je franchissais une à une, tous les soirs je me voyais à
l'Olympia.» Après des années de débrouille, une participation à Graines de stars
et un premier album passé (presque) inaperçu, Nâdiya perce enfin. Et malgré
tout, c'est à ses parents qu'elle envoie deux mandats dès les premiers chèques
touchés. Rassurés, le père et la mère n'en restent pas moins méfiants. Ou
modestes : à une voisine louant le parcours de Nâdiya, madame Zighem rétorqua :
«Mais elle n'a rien de plus que ta fille.»
En fait, si. Une gnaque incroyable, soutenue par un mysticisme qui peut faire
sourire : elle ne lit que des livres consacrés au «développement personnel»,
comme Conversations avec Dieu ou Souris, tu es un ange. Selon sa meilleure
copine, Sabine, 37 ans, psychologue («Mais attention, pas coach !»), Nâdiya
«avance avec cette force-là parce qu'elle sait que sa route est tracée». Toutes
les deux se retrouvent un soir par semaine, le rituel établi : papotage jusqu'à
trois heures du matin autour de «chips à l'ancienne et de potage Knorr». C'est
Sabine qui a initié Nâdiya à des thérapies alternatives destinées plutôt aux
bobos : kinésiologie et auriculothérapie. Sabine qui dit encore: «Elle est
capable d'aller à une soirée VIP et de remplir, en rentrant, les papiers de Sécu
de sa voisine qui écrit mal le français.» Ainsi se dessine, peu à peu, l'image
d'une jeune femme assez straight : droiture certaine, peu d'intimes, aucun excès
(ni clopes, ni alcool ou drogues), encore moins d'hommes. «C'est son côté vieux
jeu, dit Sabine, elle attend le bon.»
Nâdiya croyait l'avoir trouvé, c'était le père de Yanis, 6 ans aujourd'hui, mais
l'histoire s'est terminée. Désormais, il y a le célibat et une méfiance encore
attisée par cette agression, il y a deux ans dans la rue. «Le type m'a envoyée à
l'hôpital, moi je l'ai envoyé au tribunal, il a été condamné.» L'épisode est
douloureux. Son interprétation aussi. Il faudra plusieurs discussions, avec elle
et l'attachée de presse, pour qu'on ait l'autorisation de raconter ça. A une
condition : «Précisez que je ne suis pas une femme battue !» Comme elle en avait
déjà parlé, comme elle s'était déclarée proche de l'association Ni putes ni
soumises, on lui avait collé, paraît-il, cette infamante étiquette, un comble :
«Moi qui suis une guerrière !»
Sinon, ses engagements penchent plutôt à gauche et pour l'Europe, et sur la
question du voile, qui l'énerve presque autant que celle de l'intégration, elle
dit : «Si une jeune fille veut le mettre et qu'elle ne gêne personne, il faut
respecter sa pudeur. Moi, il aurait été hors de question que je le porte ;
pourtant, je suis croyante, je fais le ramadan.» Ce qui n'empêche pas, bien sûr,
le clinquant ni le goût pour ce qui brille. Du total look Adidas des débuts,
elle passe peu à peu aux robes baroques du couturier libanais Elie Saab, voire
aux italiens Gucci et Versace. D'autres marques plus populaires la courtisent :
un matin sur les Champs-Elysées, elle a eu le magasin Morgan rien que pour elle
: «De la folie, j'ai dû prendre pour 40 000 francs de fringues.» Et comme le
succès la poursuivait aussi jusqu'à la porte de son appartement de Clichy,
harcelée par les fans, elle vient de déménager dans un coin tranquille (et
bourgeois) du XVIIe. Loyer: 2 400 euros par mois. En attendant d'acheter, «pour
me mettre à l'abri».
Et le repos ? Pas vraiment le genre de la maison. A peine fini le marathon
promotionnel imposé depuis un an, elle travaille déjà la suite. Une recette ?
Nâdiya est un «produit très pensé», dit le directeur artistique, qu'on pourrait
définir comme du «rock gladiateur». Dans le studio du «metteur en sons», Thierry
Gronfier, 36 ans, un ex-crevard comme elle, les disques d'or de 16/9 côtoient un
tableau où s'inscrit un étrange plan d'attaque. Le prochain single, Tous ces
mots, est ainsi conceptualisé : «Des guitares énormes, une ambiance de Formule
1, le bruit partout, le soleil qui tombe» . Une autre chanson, peut-on lire,
obéira aux mots-clés «viking/évasion/Seigneur des anneaux». La petite bande nie
pourtant l'accusation d'«hypermarketing» : ici, nous explique-t-on, on agit par
«plaisir» loin de la «branchitude», dit Gronfier. «Je revendique ce côté
pompier, héroïque : les mélodies rock FM et les rythmes hip-hop. Ma culture,
c'est Queen, Tina Turner, Bon Jovi, la musique de Rocky ou de Flashdance.»
Pieds nus et bondissante, Nâdiya bouge déjà sur des beats monumentaux . Tous ces
mots s'annonce «massif», en effet. Et pas forcément désagréable à écouter,
doit-on reconnaître. Un peu honteux.
|
|